Le Crédac

Dead Souls Whisper (1986–1993)

Derek Jarman

Commissariat : Claire Le Restif, avec la collaboration d’Amanda Wilkinson et James Mackay

Artiste, réalisateur, scénariste, musicien, drag amoureux du music-hall, acteur, militant des droits homosexuels, Derek Jarman (1942–1994) est une des figures qui a marqué de son empreinte un moment précis de la culture britannique mais aussi européenne. C’est à la fois sa position politique et artistique que souhaite saluer ce projet, ces deux points constituant une partie importante de la programmation du Crédac.

Dead Souls Whisper met en regard ses films Super 8 produits au milieu des années 1970 et sa pratique de la peinture et des assemblages à travers une cinquantaine d’œuvres réalisée depuis le moment où il est diagnostiqué séropositif en 1986 jusqu’à sa mort. Cette période coïncide avec celle où il fait naître son jardin légendaire autour de Prospect Cottage à Dungeness dans le Kent, dont la création a été pour lui une thérapie, une métaphore de sa bataille acharnée pour la vie, un jardin de la nature moderne à même de lutter contre les crises. Son jardin n’est pas un refuge mélancolique mais un lieu de création. Et s’il n’est pas représenté véritablement dans l’exposition, il est néanmoins omniprésent.

Il nous paraît essentiel qu’un centre d’art éclaire l’œuvre vivante d’un artiste disparu, porteuse de messages aussi intimes que collectifs. Car comme le rappelle Vinciane Despret, « si nous ne prenons pas soin d’eux, les morts meurent tout à fait 1» . « La charge de leur offrir plus d’existence nous revient 2.» . Derek Jarman faisait partie, aux yeux de la société, d’une minorité homosexuelle. Cette exposition rappelle que si la société avance, c’est bien souvent aux minorités qu’elle le doit. Ce combat existe toujours et nous concerne.

Lorsque Jarman apprend sa séropositivité, il met toute son énergie à faire savoir l’impact du sida sur la communauté homosexuelle et sur sa propre vie à travers le contenu de son œuvre, son esthétique et son absolue nécessité de porter l’autobiographie au rang universel. Il est sur tous les fronts : sexuel, artistique, activiste.

Sa dernière série intitulée Queer paintings (1992) située dans la grande salle du Crédac se concentre sur le traitement que réserve la presse à l’épidémie du VIH. Les tabloïdes se déchainent alors avec une fureur homophobe. En réaction, il a le courage de réaliser ses peintures comme un ultime témoignage, à travers lequel il désire à tout prix faire savoir la violence subie par les personnes contaminées et sa propre colère. Jarman qualifie de « pauvres » ses propres peintures qu’il dit être les seules qu’il peut réaliser dans son état, avec la volonté féroce de communiquer au public. Comme chez Robert Rauschenberg, les mots sont contenus dans la peinture : Spread the Plague, Tragedy, Positive, Dead Angels, dont la longueur d’onde ruine la surface. Lorsqu’il les réalise, l’artiste est très affaibli et sa vue a baissé, mais son désir de peindre reste intact. Aussi, lui faudra-t-il l’aide de Piers Clemett et Peter Fillingham pour l’exécution de cette série, qui selon leur témoignage a été réalisée dans une atmosphère joueuse et enjouée, comparable à celle qu’il établissait pour ces directions de films. La beauté du travail de Jarman est de faire tenir ensemble un trop plein de vie et un manque d’espoir.

L’exposition fait également une large place aux séries liées à l’alchimie, à l’assemblage et à la collection d’objets glanés sur la plage de Dungeness. Les couleurs privilégiées par Jarman sont le noir et l’or, à travers l’usage du goudron et de la poussière d’or. Le noir est la couleur de l’univers, la couleur qui relie tout, à la lisière des ténèbres. Le cheminement de l’exposition souligne l’effacement de la matérialité du corps qui disparaît progressivement. Blue, l’œuvre ultime de Derek Jarman clôt le parcours. Il s’agit à la fois de la dématérialisation totale de la peinture, qui retire, à l’exception des voix, le plus d’affect possible. Jarman, quasiment aveugle lorsqu’il produit Blue, propose au spectateur, une expérience d’écoute et de retour à soi, basée sur la perception des mots qu’il a écrit dans son journal intime et qu’il fait dire à des voix ami·e·s accompagnées d’une bande son composée par le musicien Simon Fisher Turner.

Ce format d’exposition en hommage à Derek Jarman est avant tout artistique mais il peut également être considéré comme mémoriel, car peu nombreux sont les récits visibles dédiés à l’épidémie du sida. Cy Lecerf Maulpoix dans son livre récent nous rappelle qu’il y a quelque chose à faire, « une tentative à mener collectivement pour faire de la mémoire des morts et des vies oubliées un terreau fertile. Leur conférer un autre rôle, qui n’aurait pas uniquement à voir avec un travail de deuil, mais plutôt avec le désir de les faire exister différemment dans le présent 3».


Cette exposition est accompagnée d’une diffusion des films The Tempest (du 24 au 30 novembre) et Jubilee (du 1er au 7 décembre) au cinéma d’Ivry — Le Luxy et d’une publication en coédition avec la collection Pleased to meet you.

D’octobre à décembre, une série de rencontres ponctue également l’exposition :

  • Dimanche 10 octobre à 16h
    Eden et Gethsémani : le jardin de Derek Jarman
    avec Marco Martella (écrivain, jardinier, et membre de l’Institut européen des jardins et des paysages) et Claire Le Restif
    Réservez ici

  • Mardi 19 octobre à 19h
    Apéro-culturel à la Médiathèque d’Ivry
    avec Claire Le Restif
    Plus d’informations ici

  • Dimanche 7 novembre à 16h
    Derek Jarman, l’alchimiste (peinture, film, plantes, mots)
    avec Elisabeth Lebovici (docteure en esthétique et critique d’art) et Claire Le Restif
    Réservez ici

  • Dimanche 21 novembre à 16h
    Sebastiane ou Saint Jarman, cinéaste queer et martyr
    Visite de l’exposition avec Claire Le Restif, puis déambulation vers le cinéma d’Ivry — le Luxy pour une discussion avec Didier Roth-Bettoni (journaliste, auteur, historien du cinéma LGBTQI+). À cette rencontre succédera la projection du long-métrage Sebastiane au Luxy.
    Réservez ici

  • Mercredi 1er décembre et Jeudi 2 décembre
    À l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida, diffusion du film Blue à la Bourse de Commerce — Pinault Collection
    Plus d’informations à venir

  • Dimanche 12 décembre à 16h
    Visite de l’exposition avec Claire Le Restif, puis déambulation vers le cinéma d’Ivry — le Luxy pour une discussion avec Yann Beauvais (cinéaste et critique de cinéma). À cette rencontre succédera la projection de The Last of England au Luxy.
    Réservez ici

  • Décembre (dates et horaires à confirmer)
    Workshop avec Benoît Piéron (artiste)
  1. Vinciane Despret, Au bonheur des morts - Récits de ceux qui restent, La découverte, 2015, p.14
  2. Ibid
  3. Cy Lecerf Maulpoix, Ecologies déviantes. Voyages en terres queers, Edition Cambourakis, 2021, Paris

Documents

  • Feuille de salle — DEAD SOULS WHISPER (1986–1993), Derek Jarman
    2.01 MB / pdf
    Téléchargement

Ressources pédagogiques

  • Réflex nº44 — DEAD SOULS WHISPER (1986–1993), Derek Jarman
    2.11 MB / pdf
    Téléchargement

Évènements & Rendez-vous

Partenariats

Production : Centre d’art contemporain d’Ivry — le Crédac
Coproduction : Festival d’Automne à Paris
En collaboration avec le Keith Collins Will Trust, Amanda Wilkinson Gallery (Londres), Basilisk Communications (Londres), LUMA Foundation (Zurich), et Pleased to meet you (Paris) ; avec le soutien de La Fab. (Paris)

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