Le Crédac

The Garden of Forking Paths

Lara Almarcegui, Jordi Colomer et Guillaume Leblon

Commissariat : Claire Le Restif

D’une brièveté elliptique Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une nouvelle de Borges basée sur le labyrinthe, non pas au sens spatial, mais temporel. Dans la fiction principale du livre, se greffe une histoire (secondaire) où il est question de l’ancêtre du protagoniste auteur d’un livre et d’un labyrinthe qui représenterait « le labyrinthe du temps ».

La découverte d’Istanbul m’a naturellement fait réagir à ce que m’évoque cette cité : le labyrinthe temporel, les strates, la sédimentation, l’entropie, notions sur lesquelles j’ai construit l’exposition Le jardin aux sentiers qui bifurquent. Ces notions sont au cœur de mes recherches et de mes projets. Elles ont été centrales pour organiser Les roses de Jéricho à Genève en 2007 et Le Travail de rivière à Ivry en 2009.
De même m’est revenue en mémoire cette phrase écrite en 1969 par l’artiste américain Robert Smithson : « les strates de la terre sont un musée en désordre ». Lara Almarcegui, Jordi Colomer et Guillaume Leblon sont trois artistes pour lesquels l’entropie, la révélation, l’excavation, la fouille, la perte, la restauration, la sauvegarde sont des notions fondamentales.

Lara Almarcegui (née en 1972) s’intéresse aux « interstices » urbains et sub-urbains, aux terrains-vagues, aux jardins ouvriers, aux lieux inexorablement voués à la disparition ou à la transformation. Sa position artistique consiste à ouvrir des « chantiers » au cœur ou à la périphérie des villes où elle restaure, décape, construit, creuse et révèle à la manière d’une archéologue du monde contemporain.
« Je voudrais montrer qu’une ville n’est pas seulement le produit de tous les dessins d’architectes et d’urbanistes, c’est quelque chose de beaucoup plus vivant et de beaucoup plus complexe aussi ». Les démarches artistiques de Lara Almarcegui et Jordi Colomer ont en commun d’être traversées par une même capacité à inventer et à fixer de nouvelles représentations urbaines plus critiques et plus politiques que celles habituellement véhiculées par le pouvoir public.

Jordi Colomer (né en 1962) développe un travail au cœur de l’architecture des villes. Depuis son geste iconoclaste Anarchitekton (2002-2004) projet ambitieux dans lequel l’artiste a engagé un travail critique sur l’architecture autoritaire de certaines villes, l’artiste est passé de la scène théâtrale, au décor, à la rue puis à la cité. Là où Lara Almarcegui semble à la recherche de quelque chose de précis, Colomer agence ses mondes en adepte des déambulations sans but, des dérives pour qu’adviennent les interventions du hasard.

Les œuvres de Guillaume Leblon (1971) évoquent l’absence, « la part manquante », la manière d’habiter l’espace peut-être davantage encore que l’architecture à proprement parler. La temporalité de son travail se situe dans une zone imperceptible entre le passé et le présent, impression renforcée par l’utilisation qu’il fait dans ses sculptures et ses installations des éléments archétypaux comme la terre, l’eau, le verre, le bois, le feu. Omniprésents ses éléments sont à la fois ceux de la création et ceux de la ruine.
L’enfouissement, l’énigme tenue secrète, la sauvegarde, l’infiltration ou l’irrigation, l’assèchement sont des préoccupations centrales de Guillaume Leblon. Le jardin aux sentiers qui bifurquent s’inscrit à Istanbul ville contemporaine, cité à la topographie et à l’histoire foisonnante où différentes temporalités co-existent tous comme dans le travail artistique de ces trois artistes.

J’ai choisi le mot jardin comme partie du titre parce qu’il évoque pour moi le territoire spatial et temporel d’une exposition aux contours artistiques et politiques, où chacun prendra le ou les sentiers qu’il souhaite, pour appréhender le monde, mais aussi s’y perdre.

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