Le Crédac

2024

Ethan Assouline

Commissariat : Sébastien Martins

Le titre de l’exposition, 2024, évoque un futur trop proche pour être utopique. Le resserrement temporel réduit de fait le champ des possibles et annonce un avenir déjà ficelé. Il suggère les rouages d’un urbanisme imposant la transformation, la compétition, la réorganisation et la spéculation qui se cristallisent autour de l’événement des Jeux Olympiques.

Ethan Assouline esquisse à travers sa pratique de la sculpture, de l’édition, de l’écriture et du dessin, un rapport critique à la ville, dans sa dimension paysagère, économique et politique. Il compose ses œuvres sculpturales à partir d’objets assemblés aux sources variées, évoquant la bureautique, le mobilier de collectivités, des formes décoratives domestiques d’une relative jovialité, des tentatives vagues de tendre vers le design. La gamme de couleur resserrée – le blanc un peu passé, le gris clair et l’argenté, la transparence et un peu de noir – donne un aspect générique et sec.

L’artiste reprend la confiance dans la modernité technologique et architecturale, pour la renverser, à travers les lignes industrielles lissées, presque désincarnées, emblématiques du début des années 2000, portant la promesse d’un futur radieux. Il renforce ces caractéristiques en passant sur certains éléments un blanc immaculé agissant comme un voile – assumé comme tel – marqueur d’homogénéité et d’harmonie. Cette blancheur est posée pour justement décevoir les attentes, en révélant sa précarité par l’écaillement, les salissures, donnant un air prématurément daté : « un blanc qui ment, violent (…) / Blanc ironique, autodestructeur, déjà sali et en ruine. » L’obsolescence et la vétusté précoces apparaissent comme le revers de la promesse, un signe annonciateur de l’abandon, et en révèlent ainsi la violence.

Les objets que collecte Ethan Assouline témoignent eux aussi de cette obsolescence et d’une certaine absurdité du quotidien. Ils constituent des déchets du capitalisme et de l’industrie consumériste, accessoires décoratifs bon marché qui, selon l’artiste, donnent l’illusion que la vie peut être belle et luxueuse, en se parant de fantaisie. Intégrés dans les assemblages de manière à être sortis de leur état de produits de masse échoués, les objets deviennent des éléments pour composer des espaces – compartiments domestiques, mondes réduits, villes miniatures – où se rejouent à une échelle plus maîtrisable des jeux de domination et de pouvoir sans que l’artiste n’y intègre de résolution.
Ces espaces sont composés avec un équilibre précaire et une « incertitude malaisante », à la fois fortifiés pour tenter de renverser la donne, et rendus vulnérables pour s’écarter d’un système de valeurs. Dans son processus de composition, Ethan Assouline met ses assemblages à l’épreuve de la fragilité pour tester leur capacité à résister, à être vu et entendu, pour « essayer que les choses tiennent debout / Encore un peu / Pendant que d’autres s’effondrent ».

Sa pratique souligne les violences et tensions de la ville contemporaine plus prégnantes dans ses périphéries. « Il y a cet endroit tout gris avec écrits des mots : vivre ensemble, différence, bien-être, emploi, identité, avenir, qualité, bonheur, cohésion … ». Des termes qui composent selon l’artiste « une sorte d’horrible poésie du quotidien, créée par ceux qui travaillent contre les valeurs qu’ils diffusent, des bouts d’illusions, du peu qu’on a à nous offrir, le vide du langage d’aujourd’hui, infusé par la publicité, le monde du travail, la politique officielle, l’argent et l’administration, qui tendent à tout neutraliser et positiviser. » Ces grandes idées détournées composent un simulacre de société idéalisée posé sur une réalité aride – auquel le voile que l’artiste dépose sur ces objets fait d’ailleurs écho. À travers, transparaissent des concepts inverses, tels exclusion, spéculation, gentrification.

Le titre de l’exposition, 2024, évoque un futur très proche, trop sans doute pour permettre la projection ouverte et relève davantage d’une anticipation datée qui n’a pas été accomplie. Le resserrement temporel réduit de fait le champ des possibles et annonce alors un futur déjà ficelé, dont la mise en oeuvre est palpable. 2024 évoque implicitement les Jeux Olympiques qui se tiendront en France. Ethan Assouline s’intéresse au hors-champ, à savoir les préparatifs mis en oeuvre sur ses territoires d’accueil, imposant transformations et réorganisations, compétition et adaptation, qui constituent les rouages d’une telle machine.

La position qu’Ethan Assouline adopte vis-à-vis des contextes sociaux et politiques qu’il questionne relève d’une stratégie mêlant le repli et l’infiltration, l’action et l’observation, avec l’intention notamment de constituer une nouvelle parole pour la ville et des espaces pour penser l’autonomie. Il détourne et retourne les concepts, valeurs et symboles pour les adresser en retour, en mettant en avant leur caractère acerbe ; tout à la fois en leur rattachant de l’affect. Car malgré leur rudesse, qui est le reflet du contexte qui nous entoure, les oeuvres de l’artiste laissent transparaître une sensibilité et une vulnérabilité ; elles sont livrées à la précarité de leurs matériaux, à la fragilité de l’assemblage, mais témoignent néanmoins d’une forme de délicatesse par l’attention et le soin qui leur sont donnés. Ethan Assouline retourne ainsi l’idée de fantaisie décorative comme illusion, en y réintégrant de l’intime. Ses compositions fonctionnent comme des espaces mentaux de repli, des refuges, et suggèrent l’idée de se soustraire. De « disparaître », utilisé de manière récurrente comme titre – notamment de sa revue –, l’artiste propose la définition suivante : « disparaître, c’est résister pour être un jour tranquille ».


Sébastien Martins
Commissaire de l’exposition et responsable de la production au Crédac

Documents

  • Feuille de salle de l’exposition — 2024, Ethan Assouline
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Biographie artiste

  • Ethan Assouline est né en 1994, il vit à Paris et travaille à Saint-Denis. Il pratique principalement la sculpture et explore également le dessin, l’écriture et l’édition. Il publie une revue, intitulée Disparaitre, dans laquelle il développe une réflexion sur la ville moderne et son langage à travers ses dessins et textes. Il est associé à différents projets collectifs, comme la revue Show et les structures de diffusion, de production et d’exposition Massage Production et Treize. Il a exposé son travail à Zabriskie Point (Genève), Macao (Milan), Bonington Gallery (Notthingham), et a participé à des expositions collectives au Crédac (Ivry-sur-Seine), au Plateau-Frac Ile de France (Paris), à la galerie BQ (Berlin).

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