Le Crédac

Campagne 2

Céline Ahond, Étienne de France, Lola Gonzàlez, Armand Morin et Marie Voignier. 

Commissariat : Lucie Baumann, Caroline Cournède, Sébastien Martins et Léna Patier

Céline Ahond, Dessiner une ligne orange, 2011
« Deux hommes se parlent, l’un semble perdu et l’autre le guide pour retrouver une porte en pierre. plusieurs univers s’entrecroisent ; une femme sort d’une maison verte, un homme marche seul, une mouche bleue se pose sur un panneau et un camion blanc transporte les images. Tout ce quotidien est relié par une ligne orange qui se des- sine au fil du temps, au fil du paysage. » 
Réalisé au cœur du pays mélusin, à proximité de Poitiers, le film-performance Dessiner une ligne orange de Céline Ahond (née en 1979) est le fruit d’une résidence initiée par la Communauté de communes. Il s’appuie sur un protocole collaboratif intégrant une approche piétonne du paysage et une mobilisation des acteurs de la vie locale : compagnie de théâtre, afficheurs publicitaires, direction des Routes, conducteurs des véhicules orange, karting, site gallo-romain, lycée agricole, entreprise du bâtiment, journaux et radios. 
Céline Ahond imagine un scénario affleurant le documentaire, où le paysage se performerait, mettant en scène les habitants et les usages d’une campagne aux allures de carte postale. Dans le cadre calme et ensoleillé d’un réel fictionné adviennent des événements qui décalent de quelques degrés notre point de vue sur la réalité. 

Etienne de France, Champ, 2017
Multipliant les scenarii, entre fiction et réalité, Etienne de France (né en 1984) envisage sa pratique artistique comme un espace d’expérimentation et de résistance. Ses œuvres sont le résultat de recherches de longue durée qui s’appuient toujours sur d’autres champs disciplinaires : du champ scientifique à l’architecture en passant par la sociologie. 
Le film Champ, dont il propose un premier montage de deux saisons, explore les relations entre deux agriculteurs et un territoire circonscrit, celui d’un champ. Tourné pendant un an à travers l’enchaînement des saisons et des différents travaux agricoles, le film interroge la perception de cet espace particulier et questionne le rapport au travail, les habitudes, les sentiments, l’imaginaire de ces agriculteurs lorsqu’ils l’arpentent de façon cyclique et récurrente. Rappelant quelquefois la peinture de paysage hollandaise, par l’importance accordée au ciel, le film montre un territoire fluctuant sans cesse en fonction des conditions climatiques qui s’y exercent. Le rythme du film navigue entre les temps longs, évoquant ceux nécessaires à la croissance des plantations, et les temps courts et saccadés des différentes étapes de travail. 
Champ entend également marquer, dans la conjoncture capitaliste et la spéculation économique actuelles qui fragilisent le monde agricole, l’espace du champ comme lieu d’émancipation, de résistance et d’action. 

Lola Gonzàlez, Y croire, 2011
Dans ce film de Lola Gonzàlez (née en 1988), deux jeunes hommes expriment leurs doutes et leurs certitudes quant à la nécessité d’y croire (Kévin) ou de ne plus y croire (Paul). Leurs échanges ont lieu dans une salle obscure dans laquelle des images de paysages de verdure défilent. La conversation, oscillant entre vivacité et hésitation, n’est étayée d’aucun argument. L’objet de la croyance pour l’un, de la désillusion pour l’autre, nous échappe. 
Face à cette nature généreuse mais distanciée, leur dialogue laisse le champ libre à de multiples interprétations, du fait politique à l’évènement intime, nous interpellant également sur la circulation et le traitement des images. À la frénésie médiatique et spectaculaire, Lola Gonzàlez oppose la lenteur et la simplicité du projecteur de diapositives. Les cadres verts qui se dessinent, tels des fonds d’incrustation, laissent la possibilité à l’imagination et à la fiction de s’y projeter pour construire d’autres alternatives à la réalité. 
Deuxième film de Lola Gonzàlez, Y croire place la jeunesse au cœur de l’action. Il préfigure ses réalisations récentes et annonce les motifs chers à l’artiste. Dans ses films, les acteurs, souvent tournés vers l’horizon et le paysage, se tiennent en alerte. Leurs gestes, leurs obsessions et leurs chants traduisent leur irrésistible volonté d’éprouver le collectif et de vivre ensemble. 

Armand Morin, The Promised Lawn, 2016
The Promised Lawn est composé de prises de vue réalisées par Armand Morin (né en 1984) au cours de résidences sur deux sites que neuf mille kilomètres et deux mille ans séparent. Le premier, Bibracte, situé sur le mont Beuvray dans le massif du Morvan, est la puissante capitale déchue des Éduens, peuple de Gaule celtique, qui accueille aujourd’hui sur ses ruines un musée de la civilisation celte. Le second est Marfa, au Texas, une petite ville à la frontière mexicaine qui, après avoir connu un fort déclin économique après-guerre, est devenu un décor de cinéma ayant vu passer James Dean, les frères Cohen et Larry Clark, et surtout un « musée » à ciel ouvert à l’initiative de l’artiste minimal Donald Judd.
Dans son diptyque vidéo, Armand Morin met en parallèle ces deux paysages qui semblent parfois se confondre par analogie malgré leur éloignement spatio-temporel, comme si les deux villes étaient appelées au même destin. Tandis que l’une a été reconquise par la forêt et doit sa résurrection à l’archéologie et à un programme culturel, l’autre, avatar de la conquête précaire sur le désert, doit sa pérennité à l’imagination d’un artiste qui y a vu un « vide environnant » à se réapproprier.
Ces deux villes, qui accueillent aujourd’hui des projets artistiques, constituent sans doute des territoires à reconquérir, riches de leur histoire et de ce qui a pu participer à leur essor. En toile de fond du film se dessine une double temporalité, où se confrontent l’irrémédiable fugacité de la civilisation face à la permanence naturelle.

Marie Voignier, Le Bruit du Canon, 2006
Dans ses moyens- métrages, Marie Voignier (née en 1974) brouille la frontière entre fait et fiction. Le Bruit du canon raconte le combat d’agriculteurs face à l’invasion d’étourneaux, espèce connue pour ses regroupements pouvant compter des millions d’individus, dans la région de Locarn en Bretagne. 
Les mouvements de ces nuées bruyantes et dévastatrices, aussi appelées « murmures », sont dictés par les besoins élémentaires des animaux : se nourrir, se reproduire, dormir. Les dégâts qu’ils causent sur les cultures et les lieux de stockage poussent les responsables d’exploitation à imaginer différents moyens d’action pour réguler les populations, les éloigner, voire les détruire. Cette tâche, rendue difficile du fait des grandes facultés d’adaptation de l’oiseau et de son intelligence (l’étourneau, surnommé le « mainate du pauvre », est notamment capable d’imiter de multiples voix et sons) s’assimile à des stratégies militaires et policières, dont l’enjeu est l’occupation du territoire agricole. 
Ainsi, face à l’ennemi, des campagnes d’effarouchement reposant sur la perturbation de l’animal, de ses rythmes et de son cadre de vie sont déployées, avec plus ou moins de succès. Le film alterne la parole des agriculteurs et le spectacle des déplacements unis et saccadés des volatiles.

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